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Journalistes : le calvaire d’un métier

Cette dernière décennie, 411 procès pour atteinte à la liberté d’expression ont été enregistrés et concernent, entre autres, 168 d’entre eux. C’est un véritable cauchemar que vivent aussi les familles. Il est traqué par la justice. Saber Machhour, journaliste de 30 ans, se prépare encore à un nouveau défi. Il semble dépasser les possibilités de ce simple reporter de faits divers qui mène des campagnes de lutte contre la corruption. Un Don Quichotte ?

Peut-être, puisque Saber joue au chat et à la souris avec le monde des grands. C’est contre les hommes d’affaires et les hauts responsables de l’Etat ou les députés corrompus qu’il a décidé d’entamer sa bataille en courant le risque d’être mis en prison. 9 procès pour délits d’opinion, tel est le fruit de sa carrière de journaliste qui date de 8 ans.

Au premier abord, Saber semble être un expert de la loi en matière de publication, il en connaît même les lacunes. Et son agenda est chargé de convocations au tribunal.  » Tous les quinze jours, je suis convoqué au tribunal. C’est une perte de temps. Comment me concentrer sur mon travail alors que je suis perturbé par de tels procès « , dit-il en souriant. A chaque fois qu’il se rend au tribunal, il doit faire ses adieux à sa famille … surtout lorsqu’il s’agit de procès en diffamation contre un fonctionnaire qui peut jeter ce journaliste en prison à la minute même qui suit le verdict de la cour. Des tas de questions le préoccupent  : Le juge sera-t-il flexible à son égard ? La compétence de son avocat est-elle garantie ? Le soutien de son journal et du syndicat est-il suffisant pour écarter le spectre de la prison ? Pourtant, Saber doit faire face à son sort. » C’est le destin de tous les journalistes libres qui doivent jongler pour obtenir des informations et documents, surtout que le droit d’y accéder n’est pas garanti.

Il se peut aussi que des informations imprécises le conduisent derrière les barreaux « , lance Machhour qui s’est montré dernièrement inquiet alors qu’il devait se rendre en mission hors d’Egypte, craignant qu’un verdict prononcé en son absence puisse l’empêcher de partir. Son quotidien est devenu aussi une quête perpétuelle pour préserver la confidentialité de ses sources.  » La discrétion est le mot-clé. Dévoiler mes sources veut dire mettre fin à la bataille de ma vie et les exposer à un grand danger « . C’est pourquoi Saber a recours au déguisement pour rencontrer certaines personnes dans des endroits particuliers, à l’abri des regards indiscrets ou des agents de police.

Il confie :  » Protéger mes sources est mon grand défi. Je dois faire attention à tout. J’ai peur que la corruption qui touche une grande partie de notre société donne la chance à mes ennemis de surveiller mon e-mail ou mettre mon téléphone sur écoute « , avance-t-il. Au cours de son périple, il a subi de fortes pressions pour le simple fait de faire son travail minutieusement, et il veut continuer ainsi.  » J’ai été arrêté il y a quelques mois par un haut responsable de l’Etat. On a exercé des pressions sur moi pour m’obliger à dévoiler mes sources. Et pendant que ce responsable faisait sa prière, j’en ai profité pour effacer les numéros de certaines personnes sur mon portable. Je les garde à présent dans un lieu sûr « , poursuit Saber.

En effet, l’Organisation égyptienne pour les droits de l’homme a enregistré 411 cas d’atteinte à la liberté d’expression de 2000 à 2009. Selon la même source, 38 journalistes ont été victimes de violence et de maltraitance, 33 plaintes contre des journalistes ont été adressées au Parquet et 168 procès sont en instance de jugement. Dans cette ambiance électrique, le journaliste égyptien doit mener sa carrière et sa vie avec la peur au ventre. Risque, angoisse et alerte animent son quotidien et celui de sa famille.

INTENSE ÉMOTION

Hicham Al-Mayani, 26 ans, est le dernier journaliste qui risque une peine de prison. Dès qu’il a été arrêté, il a demandé à l’enquêteur de contacter sa femme.  » J’avais peur qu’elle apprenne la nouvelle dans les médias qui allaient la diffuser dans les minutes suivantes, surtout qu’il s’agit d’un procès d’opinion publique « , avance Al-Mayani dont l’épouse a vécu cette journée dans une intense émotion. Elle n’a pas cessé de le contacter, à tel point qu’il a dû éteindre son portable pour se concentrer sur l’interrogatoire. Ce procès pour délit d’opinion a clôturé l’année 2010.

Le juge Walid Al-Chaféi a intenté un procès contre le rédacteur en chef d’Al-Shorouk Al- Guedid, Amr Khafagui, le journaliste Hicham Al-Mayani et la députée du Parti national Moemena Kamel, les accusant d’avoir proféré des insultes à son encontre, et ce, durant les dernières élections législatives. « J’avais très peur aussi que ma mère le sache par le biais de mon entourage. C’est une modeste paysanne qui vit dans un village de Haute- Egypte et elle ne peut pas en estimer les conséquences.

Quand je lui ai appris mon arrestation, j’ai dû lui faire une introduction sur les conditions de travail dans notre milieu, puis j’ai lancé la bonne nouvelle de mon embauche pour la préparer à recevoir la mauvaise « , confie Hicham, qui craint de même que sa femme n’accouche alors qu’il est en prison. Une angoisse partagée par tous les journalistes, du plus grand au plus petit. Waël Al-Ibrachi, rédacteur en chef de Sawt Al-Omma, accusé d’avoir lancé une campagne contre le ministre des Finances en incitant la population à boycotter la taxe foncière, confie qu’à chaque fois qu’il se rend au tribunal, il prépare la somme d’argent nécessaire pour que sa famille puisse subsister, au moins durant un an, au cas où il serait mis en prison.

Il a fait toutes les procurations nécessaires à sa femme pour qu’elle puisse gérer la famille durant son absence.  » Le problème est que tous mes projets sont reportés à cause de ce verdict qui n’est pas encore prononcé. Mon avenir est flou « , confie-t-il. Ce métier prestigieux doit en principe permettre à ceux qui le pratiquent d’en être fiers malgré les difficultés. Mais la réalité sur le terrain fait du journaliste une personne suspecte. Ahmad Hosni, journaliste, est parti dans deux procès. Il l’a appris dans la presse.  » Lorsque je devais compléter mon dossier d’embauche pour m’inscrire au syndicat des Journalistes, j’avais peur que mon casier judiciaire ne soit pas vierge à cause d’un verdict contre moi.

Pour moi, c’était une question de vie ou de mort puisque intégrer le syndicat me garantit un minimum de protection, surtout que l’on peut m’accuser d’exercer un métier sans être autorisé. Car en cas de diffamation ou d’injure, la sanction risque d’être sévère « , confie Hosni dont la femme a mené un sitin devant le tribunal il y a deux ans pour obtenir son innocence. Ahmad reçoit sans cesse des coups de fil de son père pour lui demander de rejoindre le syndicat le plus tôt possible, surtout qu’il est entré en conflit avec un milliardaire et important investisseur, le prince Al-Walid bin Talal … rien de moins.

LES « PROGOUVERNEMENT »

Dans son éditorial, le conseiller Morsi Al-Cheikh a mis l’accent sur le phénomène de l’emprisonnement des journalistes qui ne cesse d’augmenter.  » Il est aberrant qu’un journaliste comme Magdi Hussein, rédacteur en chef du journal Al-Chaab (le peuple), et cinq autres collègues soient actuellement en prison pour la simple raison d’avoir lutté contre la corruption. Et Mamdouh Mahran, rédacteur en chef du journal Al- Nabaa, risque le même sort. Un risque que court aussi Mostafa Bakri, rédacteur en chef du journal Al-Osboue (la semaine). Vivons- nous donc l’ère de la détention des journalistes ?

Ceux qui sont à l’abri de ce destin, on les appelle les pro-gouvernement », lance-t-il. Il précise que quatre autres rédacteurs en chef sont passés derrière les barreaux ces trois dernières années. Wahid Hussein, un des avocats d’une victime dans un procès en diffamation, assure qu’un journaliste doit être prudent en publiant des informations sur la réputation des personnes en raison des risques sur leur vie et celle de leurs familles que cela fait peser.

Les exemples des victimes des médias sont nombreux.  » Il existe des cas où la presse a été très loin de la vérité, causant des torts à des gens qui étaient pourtant innocents. Une fois la preuve de leur innocence obtenue, personne ne les a soutenus. Et les exemples sont nombreux. La sanction doit être donc plus sévère pour empêcher les plumes irresponsables de s’attaquer à l’honneur des innocents. La liberté d’expression doit s’arrêter aux frontières des droits d’autrui « , ajoute-t-il. Un avis qui semble avoir son poids dans la société et qui crée des rivalités.  » Il est vrai que la vie privée des gens doit être protégée.

Cependant, la peine de prison n’est appliquée que dans 13 pays du tiers-monde « , confie Al- Ibrachi. Il propose une sortie de cette impasse :  » L’amende peut être aussi une sanction sévère bien plus que l’emprisonnement, surtout que la plupart des journalistes ne gagnent pas beaucoup d’argent. Leurs salaires moyens ne dépassent pas les 600 L.E. (soit 120 dollars) par mois « , précise-t-il. Conditions difficiles, pressions insupportables, les journalistes continuent de vivre avec le risque d’être mis en prison. Dans ces conditions, rien d’étrange qu’une étude médicale révélant que les journalistes sont parmi les catégories les plus touchées par les infarctus.

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